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Gonjasufi - A Sufi & A Killer

samedi 6 mars 2010, par Laurent

Razzia rasta


« I wish I was a sheep instead of a lion », chante Gonjasufi sur la plus belle plage de son premier album. On va le contredire d’entrée de jeu : avec l’ovni qu’il vient de signer, ce rasta laineux – en arabe, ‘sufi’ veut dire ‘laine‘ – n’est pas près d’entrer dans un troupeau de moutons. Gonjasufi, kezako ? Derrière cet improbable pseudonyme se cache un homme aux atours tout aussi peu avenants : allure défoncée, voix embrumée, idées radicales. Il en faut plus pour effrayer les petits gars de chez Warp, enclins comme on le sait à cultiver la différence et placer l’autisme créatif sous les projecteurs. Celui qu’on appelle Sumach Ecks dans le civil a donc bénéficié d’un solide pied à l’étrier, et il faudrait être sacrément dur de la feuille (de ganja) pour imaginer un instant l’esquisse d’un piston. Parce que le type a un fameux coup de pinceau. Partageant l’esprit chercheur, voire frondeur, de nombre de ses frères d’écurie, il s’en faudrait même de peu qu’il ne leur dame carrément le pion.

Adepte d’un blues crasseux comme le pratiqueraient les chanteurs de rue de l’Amérique fauchée, Gonjasufi y incorpore un nombre incalculable d’éléments qui dénotent une culture musicale polymorphe et un héritage cosmopolite. Ainsi, d’une plage à l’autre, on passe aussi aisément d’une ambient éthérée à un funk vicelard que du punk new-yorkais aux lampions de Bollywood. Il faut l’entendre pour la croire, cette musique qui doit autant au rock garage qu’à l’abstract hip-hop, empruntant ici un beat arabisant à DJ Muggs (Ancestors), ailleurs la corde éraillée mais sensible de feu Jay Reatard (She Gone), piquant un riff aux Stooges (Suzie Q) ou pillant – comme tout le monde – la science du groove d’Isaac Hayes (Change). Le plus incroyable étant que toutes les influences précitées sont totalement digérées et s’intègrent à la perfection à l’univers sonique de Gonjasufi, si atypique qu’il en devient, paradoxalement, ultracodifié.

À l’occasion, le yogi de Mojave – s’il faut en croire la mythologie naissante autour de ses origines – troque même son chant asthmatique contre un flow old skool (Klowds, classe comme un bon Mos Def), mais globalement son timbre est à situer quelque part entre la nonchalance d’un Horace Andy sous Xanax, la rugosité débonnaire de Seasick Steve et la grâce d’un Devendra barbon. L’année dernière déjà, Honkeyfinger avait tenté, et échoué à produire ce genre de disque total, où la fièvre du blues de Jon Spencer le disputerait à l’insanité mentale des fondamentalistes de la lo-fi. Non seulement Gonjasufi y parvient, mais il adjoint en sus l’intransigeance rythmique de Clinic et la force de persuasion martiale du Wu-Tang Clan. Incroyable, qu’on disait.

Prenant à la lettre l’adage selon lequel « il faut de tout pour faire un monde », Sumach construit donc le sien en réalisant, avec quelques complices bien choisis – Flying Lotus était derrière la console pour l’enregistrement de certains morceaux – un hold-up monumental. Dès lors, le bémol coule de source : voulant – à tout prix ? – embrasser un éventail stylistique trop large, le bonhomme se disperse inévitablement. Et 19 titres, même en moins d’une heure, ça laisse des traces. On ne va pas se priver de béer pour autant face à la razzia rasta, qui rend vaine toute tentative descriptive. Au fond, l’album se résume à l’antinomie de son titre. Le soufisme est ce courant philosophique et mystique de l’Islam qui prône une forme d’extase collective. En nous y conviant de si magistrale façon, Gonjasufi perpètre une véritable tuerie.

Article écrit par Laurent

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