dimanche 6 juin 2010, par

So irish
L’été s’annonce riche de retours gagnants. La première écoute du nouveau recueil de Neil Hannon n’en donnait pourtant pas forcément l’impression. Pas évident, quand on a été le dantesque crooner que l’on sait, de continuer à surprendre sans fondamentalement changer de recette. Contrairement à Jarvis Cocker, qui s’est vainement essayé au rock, Hannon a vite abandonné l’idée – pourtant exploitée avec panache sur “Regeneration” – pour se consacrer plus sûrement à cette pop luxuriante qu’il maîtrise comme une deuxième langue, peu soucieux de faire passer son dandysme pour de la ringardise, dédiant un album entier au cricket (le dispensable projet collaboratif “The Duckworth Lewis Method”) ou un concert (ici offert en bonus) à des reprises francophiles.
Pas évident non plus de rester crédible et excitant quand on a écrit une des vingt meilleures chansons de tous les temps (Our Mutual Friend, c’était en 2004) et qu’on a entre-temps relativisé la dimension tragique des anecdotes du quotidien pour lui préférer l’angle humoristique. Un humour pince-sans-rire évidemment, so british, qui était déjà la marque de fabrique de la plupart des textes de Divine Comedy mais qui a aussi contaminé sa musique, laquelle a progressivement délaissé le pompiérisme mélodramatique d’hier au profit d’une écriture plus frivole, dans la lignée de son inoubliable duo avec Valérie Lemercier. Et donc, ces nouvelles résolutions à la légèreté pouvaient a priori décontenancer, ou à tout le moins contredire les attentes. Très vite cependant, l’auditeur trouve ses marques et reste baba devant tant d’évidence mélodique, tant de savoir-faire pour les arrangements subtils, qui plus est au service d’une plume concise et contondante :
« Can anyone lend me ten billion quid ? Why do you look so glum ? Was it something I did ? So I caused a second great depression, what can I say ? I guess I got a bit carried away... If I say I’m sorry, will you give me the money ? »
Tel un Scott Walker satirique, un Richard Hawley perméable au second degré, Neil Hannon enchaîne les romances flegmatiques avec ce sens inné de la couleur locale, qu’il plante son décor dans un quartier interlope fréquenté par des lords aux penchants SM (Bang Goes the Knighthood) ou dans une boîte de nuit qui ne passe que du rock alternatif (At the Indie Disco). Ses personnages, du banquier cynique (The Complete Banker) à la fille de joie complaisante (Neapolitan Girl), sont esquissés en deux rimes et cela suffit à les rendre aussitôt attachants, car le souffle épique de cette divine comédie repose sur le fait qu’il y a toujours, dans ses descriptions, autant de distance que de sensibilité :
« She makes my heart beat the same way as at the start of ‘Blue Monday’ »
Au mitan du disque, on se prend à penser qu’Hannon, en orfèvre doué, livre décidément une très honnête collection et ne déshonore en rien son catalogue. Le faquin a pourtant plus d’un tour dans son sac, et la seconde moitié de la galette monte encore le niveau d’un cran. « It’s time to rise, assume the perpendicular » dit-il sur la septième plage. Dont acte. Les morceaux qui suivent ne cessent de ravir : The Lost Art of Conversation ou comment rester éloquent en s’entraînant à parler aux poivriers, le modèle de raffinement qu’est Island Life, et la magnifique When a Man Cries qui rappelle combien Neil Hannon, à l’instar de son ami Vincent Delerm, n’est jamais plus sublime que lorsqu’il range sa panoplie d’intello rive gauche (de la Liffey) et laisse tomber le masque :
« When a man cries he cries alone and for just a moment he’s back at home, cradled in his mother’s arms, free from guilt and safe from harm »
On pouvait tout de même compter sur le taulier pour enfiler une dernière fois son nez rouge et refermer la boutique sur un finale guilleret. Can You Stand Upon One Leg est une facétieuse démonstration de sa verve comique, un véritable sketch musical à la Monty Pythons qui se termine sur une note vocale tendue stupidement pendant 30 secondes, tandis que la radieuse I Like est à ranger du côté de ses badineries cavaleuses, au même titre que Tonight We Fly refermait “Promenade” il y a quinze ans. Rien à jeter donc dans cette jolie pochette-surprise, où Neil Hannon joue au Bacharach pour faire une fois de plus sauter la banque, avec cette placidité qui semble dire que son art est aisé. Pourtant, ce qu’on entend sur ce dixième album est l’aboutissement d’un parcours, la synthèse d’un style filtré jusqu’à sa plus juste expression. Que le divinement comique Hannon parvienne à délivrer cela avec un naturel si confondant, c’est bien là que réside son génie.
« Can you write a silly song ? It’s harder than you think... One that’s not too short, one that’s not too long, one that can make everybody sing... »
Découverts la même faste année 1994, Pulp et The Divine Comedy constituent toujours des repères 31 ans (ouch...) après. Le hasard veut qu’ils nous reviennent tous deux en 2025, dans une bonne forme qui semble imperméable au passage du temps.
Le côté résolument hors du temps, hors de ce temps plutôt, facilite sans doute la prise d’âge de la musique de Neil Hannon. Le talent faisant le reste. (…)
Non, je n’aurais jamais pensé critiquer l’actualité d’un groupe comme Pulp (on en avait parlé ici pourtant). On craint d’ailleurs souvent ces retours venus de nulle part tant la fibre nostalgique permet de plans marketing. Personne ne pense une seconde qu’Oasis se reforme sur des bases artistiques et pour proposer du matériau neuf et excitant.
C’est dans ce contexte un peu suspicieux que (…)
Dansante et hédoniste, la musique de Snapped Ankles se veut une distraction volontaire, un mécanisme de survie assumée plutôt qu’un aveuglement négation. Et c’est vraiment vital ici et maintenant. La danse comme manière de rassembler et d’évacuer. Pourquoi pas, surtout que ça n’inhibe pas l’action par ailleurs.
Surtout que sur le cinquième album de la formation londonienne n’est pas (…)
En matière de critique, tout est question de perception. Certes, on tente de définir le contexte, de placer une œuvre dans une époque au moment où elle se déroule (oui, c’est compliqué) mais souvent, on essaie en vain de définir nos affinités électives. Et puis si on n’arrive pas à expliquer, rien ne nous empêche de partager. Ainsi, on a adoré tout de suite ce que faisait Squid. En alliant (…)