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Tricky - Mixed Race

vendredi 8 octobre 2010, par Laurent

Les larmes du diable


Au cœur même du monde, au carrefour des deux hémisphères, il attendait patiemment son heure. Par-delà les remparts de Dité, survolant les glaces du Cocyte, les bolges des traîtres et la plaine des pécheurs d’incontinence, les soupirs toxiques de Lucifer s’évaporaient à la surface de la terre et leur écho nous parvenait. Ses messagers avaient tout fait pour rester ces âmes malsaines, ces chérubins aux visages démoniaques : “Angels With Dirty Faces”, se vantaient-ils.

Mais même la patience du diable a ses limites. Toutes les 666 années, il se laisserait aller à la mélancolie, pousserait son pas jusqu’au sol terrestre et contemplerait l’étendue de ce dont il était privé. Et chacune des larmes qu’il verserait, inexplicablement sucrée, adoucirait son souffle empoisonné pour mieux prendre l’humanité au piège.

En l’an 1 à Bethléem, lorsqu’il se substitua à Gabriel, savait-il combien de fléaux allait enfanter la venue d’un nouveau prophète ? De retour en 667, dragon cracheur de feu feignant d’être terrassé, quelle soif de sang infligea-t-il aux disciples de Michel ? Quel Raphaël au toucher létal allait répandre le bacille de la peste sur l’Europe de 1333 ? Et voilà Lucifer qui, à l’aube d’un siècle neuf, s’emparait à Bristol des nouveaux messies pour les mieux laisser professer la vanité de leurs propres miracles.

Cette éphémère religion qu’on avait appelée trip-hop trépassait lentement. Une toute petite mort déniée des fidèles, lesquels s’étaient persuadés de sa prochaine résurrection. À quoi diable pensait Lucifer lorsqu’il habita l’ange noir Adrian Thaws, aseptisant son fumet poisseux pour le noyer dans un pleur mielleux, muant ses incantations sordides en litanies bénignes ? Dans la langue du vieux continent, pensa-t-il, « it’s tricky » se traduit aussi par « c’est coton ». Un tel radoucissement ne pouvait qu’endormir les méfiances, persuader les anciens suiveurs que tout était dit.

Mais comme toujours, Méphistophélès plantait là les germes de ses futures victoires. Le retour de flamme était annoncé (“Blowback”), l’omnipotence plus fanfaronne que jamais (“Invulnerable”) ; puis, histoire de faire déserter les derniers crédules, assumer l’anthropomorphisme jusqu’à perdre tout semblant de magie (“Knowle West Boy”). À présent le monde est prêt. Plus personne n’a peur du diable, et les histoires qui pétrifient les enfants mettent en scène les ministres de Dieu.

Qui verra venir l’archange déchu du trip-hop, donné pour mort depuis plus de dix années ? Qui sentira la brûlure de son toucher, sous le baume traître des larmes paternelles ? « I am nothing, I move through walls… I’ll make thunder when I come. » Des voix hérétiques résonnent par-delà les vestibule de Cerbère (Every Day, Hakim). La conquête est amorcée et traverse les cliffs (Bristol to London) puis les océans, rendant à Terry Lynn ce qui appartient à Daft Punk (UK Jamaican).

Adoptant la logique de Kingston et de ses Ghetto Stars, le messager recrute son armée dans les bidonvilles et la parade guerrière ressemble à un thriller. Time to Dance. Comme dans un cauchemar éveillé. « I don’t feel like you’re really real. » L’absence de sensation n’a rien à voir avec la transparence du spectre. C’est celle du corps engourdi, étendu dans l’herbe, « pâle dans son lit vert où la lumière pleut ». Lit vide. Livide. Flingué par une arme aux dehors de Peter Gunn (Murder Weapon).

Faut-il se relever pour se frayer un chemin entre des ombres qu’un simple trait dessine, en quelque deux minutes, et qui vous transpercent sans blessure... à chaque passage, un résidu de poison a pourtant irrigué vos veines. Alors, hagard, on marche sans trop savoir. Come to Me, susurre-t-il. Si peu pour le suivre encore. Come to Me. Come to Me. Ne semble répondre que le bourdonnement sourd d’un milliards de dénis. Come to Me. Come to Me. Mais nos pas qui s’enfoncent dans cette terre trop âcre ont bien l’allure d’une adhésion.

L’avis de Benjamin sur Playlist Society

Article Ecrit par Laurent

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3 Messages

  • Tricky - Mixed Race 11 octobre 2010 10:18, par Benjamin F

    Tu sais combien je ne partage pas ton avis sur cet album... mais vraiment là peu importe. Cette critique est une telle réussite d’un point de vue stylistique et narratif que mon désaccord du point de vue critique n’a que peu d’importance. C’est tellement agréable quand quelqu’un concilie critique et plaisir de lecture.

    Voir en ligne : http://www.playlistsociety.fr/

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