Accueil > Musique > 2010 > Emily Jane White - Ode to Sentience

Emily Jane White - Ode to Sentience

mardi 16 novembre 2010, par Laurent

Retour au castel


Il était une fois, dans un château hanté, une princesse aussi volage qu’atrabilaire, cherchant au tréfonds de sa propre obscurité la compagnie idéale. Jusqu’au jour – ou plutôt la nuit – où elle se mit à jouer avec les esprits, à se balader dans les couloirs en se prenant pour un fantôme, alors que cette fantaisie n’était, depuis longtemps, plus de son âge. “Dark Undercoat” témoignait de cet amour démesuré pour les suaires phosphorescents, une balade inquiétante dans les eaux troubles du jadis, dans l’âcre expiation du regret. Un spleen qui, loin s’en faut, n’était pas encore de son âge.

Puis la princesse a quitté ses donjons, bien décidée à confronter cette béance prématurée de l’âme à la rugosité du réel. Les paysages étaient arides et sa transhumance fut rêche : “Victorian America” ou comment troquer ses bottes de sept lieues contre une paire de santiags, préférer aux spectres froids les carcasses rougies au soleil. Il y avait là encore de quoi frémir à la morgue victorienne, mais aussi de quoi réprouver ces rêves d’Amérique : le charme froid se prenait ainsi à faner au moindre vibrato d’une guitare steel. Un mince filet de temps s’écoula.

Et revoilà cette noble aventurière, demandant qu’on baisse le pont-levis pour accueillir ses compagnons de voyage dans le castel d’autrefois. Retour d’une fille prodigue qui brûlait de partager les jeux glaçants de ses plus poignants fantômes, Marissa Nadler et Laura Veirs entre autres. Et si elle y a ramené les ménestrels rencontrés au cours de son errance champêtre, peu de traces subsistent de ces collusions paysannes. Désormais, on ne sort la pédale que les jours de festin (The Cliff, Broken Words) et on y substitue plus volontiers des arpèges jonglés (Black Silk), l’ombre d’un violoncelle pesant (Oh Katherine) ou un piano qui semble marteler des fils de fer (I Lay to Rest).

Il semble qu’Emily Jane White ait déjà connu les neuf vies de Cat Power (The Black Oak), ou qu’elle vit la sienne à bout de souffle pour avoir autant de choses à raconter. Dieu sait quels obstacles sa chevauchée a croisés pour témoigner d’une telle nostalgie, d’une telle amertume. « You ain’t seen what I saw, you ain’t seen the dark sides of the law. » Pour sûr, voilà une éternité qu’elle a cessé de croire que le prince charmant existe – ou qu’il est vivant. « For my blood is frozen from the absence of love. » Mais les créatures de la nuit pourraient satisfaire ses envies d’ailleurs, panser ses plaies sèches. Alors elle les étreint sans violence, se confie à la lune dans un chapelet de prières sublimes (The Law) avant d’inviter sa propre mort à danser (Requiem Waltz).

La suite de ses pérégrinations verra-t-elle la princesse blanche descendre sous le repère du serpent pour y consommer l’adieu ? Rien n’est moins sûr, mais tout porte à croire que ses futurs chemins seront pavés de solitude. « I walked separately, thank you for sparing me. » C’est une marque de gratitude qui semble s’adresser au diable en personne. Peut-être, la prochaine fois, retrouvera-t-on Emily Jane White privée d’électricité – ou peut-être est-ce seulement l’espoir qu’on nourrit. Une certitude en tout cas : au rythme où galope sa maturation, elle aura atteint d’ici là des sphères dont seuls les fantômes pourront la déloger.

Take the veil from your face
Do you walk with the human race
Or do you dwell alone
In a room of one’s own ?

Article Ecrit par Laurent

Répondre à cet article

8 Messages

  • Pollyanna - Man Time (EP)

    Elle est bien vivante, la scène folk française et on en veut pour preuve cette découverte de la Lilloise Isabelle Casier sous le nom de Pollyanna. C’est d’autant plus réussi que l’origine hexagonale est indétectable. Et comme souvent, on déborde du cadre du folk traditionnel et c’est bienvenu.
    On remarque tout de suite cette voix claire qui suit tous les traitements musicaux. Parce que de folk, il n’en est pas directement question. Par exemple, Diamond Rings sort clairement des clous du camp de base (...)

  • Will Sheff - Nothing Special

    On peut toujours se demander ce qui pousse des artistes a priori seuls maitres à bord de leur formation à vouloir se lancer dans l’exercice solo. On sait depuis toujours qu’Okkervil River, c’est Will Sheff et les musiciens avec qui il a envie de travailler. Lui qui avait annoncé Okkervil River R.I.P. sur l’album Away (qui du reste n’est pas le dernier) semble maintenant faire de cette déclaration une réalité.
    Envie de se frotter à des sujets plus personnels, envie de nouveauté en accord avec une (...)

  • June Road - Landscapes (EP)

    Moins hégémonique que dans un passé récent, la formule du duo mixte a toujours ses adeptes dans le genre folk-pop. Dans le cas qui nous occupe, le pédigrée des deux intervenants apportait aussi de belles garanties. Elle, Maia Frankowski est Belge et violoniste à l’Orchestre du Théâtre Royal de la Monnaie, lui, Harry Pane est Anglais, compositeur, et rencontre un certain succès sur la scène folk britannique (dixit le dossier de presse qu’on croit).
    On pense peut-être parfois à Cocoon mais ils ne (...)

  • Ottus – Ghost Travellers

    l faut toujours laisser le temps aux albums de révéler tous leurs secrets, parce que la profondeur n’est pas toujours tangible en première écoute. Sur le premier opus du groupe liégeois Ottus, c’est le côté folk-pop et les harmonies vocales qui plaisent le plus vite et le plus facilement. Certes Run Away propose déjà une belle ampleur mais cette façon peut aussi se décliner en mode plus léger, voire évanescent (The Old Skills) ou se rehausser de chœurs enfantins (Living Stone).
    Mais ils élargissent leur (...)