mercredi 24 novembre 2010, par
La tangente
En France, il faut remonter aux débuts de MC Solaar pour trouver les prémices d’une immersion de la culture hip-hop dans les arcanes de la variété française. Et c’est tout naturellement depuis et au sein de cette triste osmose que se reconnaît le statut du rappeur comme « poète ». Sûr que s’il s’en était donné la peine, le public francophone n’aurait pu refuser cet attribut à des auteurs aussi fichtrement doués que La Canaille, Arm ou ceux qui grondent dans La Rumeur. Mais, enclin à associer l’intégration à une assimilation, il a préféré s’enticher des exemples plus sages qu’incarnaient les bons représentants de l’identité nationale. Aussi, quand le slam s’est vu populariser par un grand corps souffreteux qui a eu la bonne idée d’y ajouter un fond musical doux aux oreilles chastes, c’est la vulgarisation du hip-hop qui poursuivait son itinéraire d’enfant gâteux.
Parallèlement à ce glorieux parcours, Abd Al Malik, actif depuis quinze ans au sein du collectif N.A.P., mariait sa propre vision du slam au jazz et à la chanson rive gauche, proposant un hip-hop lettré, pacifiste, en un mot : bourgeois. On ne le lui reprochera pas. Qu’y a-t-il de méritoire en effet à vouloir communautariser la musique, à réserver la pratique de tel genre à telle élite, alors qu’elle constitue le plus merveilleux des outils d’ouverture et de rapprochement ? Les questions de légitimité sont puériles au regard de la seule chose qui compte vraiment : la maîtrise d’un art. À ce titre, comparer les parcours respectifs de Grand Corps Malade et d’Abd Al Malik relève de la franche rigolade. Quand l’un récite sa prose sur du sous-Richard Clayderman, l’autre sample Nina Simone ; l’un compare la vie à un train qui roule, l’autre cite Deleuze et Foucault ; l’un fraye avec Charles Aznavour, l’autre avec Juliette Gréco.
N’en jetons plus et, quitte à tancer le côté trop politiquement correct de ce rappeur soufi aux idéaux candides, il convient tout de même de lui accorder le crédit d’une prise de risque inédite. Avec “Dante” et ses moments d’hypertrophie sentimentaliste puisés autant dans la gouaille de Nougaro que le pathos de Brel, Abd Al Malik se taillait une image justifiée de gendre idéal des banlieues, de MC pour grands-mères à caniches. Il lui aurait été facile de s’y complaire et de s’offrir un plan-plan de carrière rémunérateur. Mais “Château Rouge” le voit prendre la tangente et l’audace du virage fait plaisir à entendre. Plus tôt cette année, c’est Disiz la Peste qui prenait ses distances avec un hip-hop en pilotage automatique pour devenir Peter Punk, et retrouver ses racines en mode pop-rock inclassable. Les chemins de traverse d’Abd Al Malik sont plutôt pavés d’électro tradi-mod mais la démarche est tout à fait identique.
Si le Strasbourgeois n’a pas perdu les tics de déclamation qui ont forgé son style mais le rendent occasionnellement agaçant, il évolue musicalement à mille lieues des arrangements tout-terrain qui ont contribué à son succès. Le complice de ce réjouissant – et tout relatif – suicide commercial n’est autre que “Chilly” Gonzales, le Canadien lunatique qui ne brille jamais tant que sur les disques des autres, Feist ou Katerine parmi les plus notables. Sous sa patte synth-pop presque omniprésente, les morceaux se parent d’un parfum de nostalgie eighties qu’on suspecte de dégager une certaine beauté (Le Meilleur des Mondes, Centre Ville) voire de s’être frayé un chemin à travers les décennies pour nous parvenir aussi inaltérés (le refrain de Mon Amour, qu’on jurerait avoir entendu dans une enfance brumeuse).
L’exercice échappe aux banalités du revival new wave lorsque, à la mode des publications Congotronics, Abd Al Malik débite ses récits nostalgiques soutenu par des synthés primitifs (Valentin) ou des guitares ensoleillées (Ma Jolie), et s’essaye même régulièrement au chant sur des textes plus volontiers imagés, accompagné par des chœurs radieux (Goodbye Guantanamo). Généreux, il partage régulièrement le micro avec une pléthore d’invités de circonstance. Papa Wemba, pape de la chanson congolaise, illumine ainsi un Ground Zero qui dispute étrangement le tshiluba à l’anglais, puisque le MC français ne craint pas d’imbiber par deux fois la langue de Shakespeare de son accent alsacien. Si d’autres présences sentent moins la nécessité artistique que le copinage, Wallen – alias Madame à la ville – apparaît comme une évidence cependant que Matteo Falkone gâche un peu la fête : « Les caméras me flashent car je rappe comme personne » – en effet, il est plus ridicule que n’importe qui et son featuring est vain.
Mais l’album réserve aussi des collaborations transgenres vraiment insolites. L’Anglo-Ghanéenne Cocknbullkid, futur espoir de la scène pop depuis des lustres, offre un refrain sympathique à Rock the Planet, mais on se dit qu’elle aurait mieux trouvé sa place sur celui de SyndiSKAliste et que ledit titre aurait quant à lui dû figurer sur le disque de Disiz. Par contre, on est moins réservé sur la participation d’Ezra Koenig : en français dans le texte, le chanteur de Vampire Weekend épice la sobre Dynamo de son falsetto africanophile et donne à “Château Rouge” son premier temps fort. Le second intervient en fin de parcours, sur une plage titulaire que scande le piano de Gérard Jouannest. L’accompagnateur historique de Jacques Brel, déjà responsable de la rutilance de “Dante”, propose cependant ici quelque chose de différent.
Durant quelque douze minutes, le piano de Jouannest parcourt des voies escarpées et la diction d’Abd Al Malik s’y joint sur le mode contrapuntique, créant une pièce confondante de liberté où se jouent les derniers instants d’un homme qui aurait pu être lui. Pour peu qu’on fasse abstraction de ce qui a déjà pu nous énerver dans le savoir-faire trop démonstratif de l’artiste, l’instant paraît grandiose :
« Il avait couru jusque de l’autre côté du périphérique et s’arrêta brusquement, plié en deux par l’anxiogène qui lui brûlait la poitrine. Il était à présent entre les numéros 42 et 54 de la rue de Clignancourt, à égale distance de la peur du lendemain et des cicatrices que laisse l’amour. Il ne savait pas qu’ici se dressa un jour un grand édifice de briques rouges ; au centre d’un grand et beau parc, qui n’existe plus, à la luxuriante verdure, trônait il y a une paire de siècles et des poussières cette bâtisse couleur pourpre comme un symbole pensé par l’homme de tout ce qui à la fois s’oppose et s’épouse. Lui n’en avait rien à battre, vivait le temps et l’espace comme une injure. Jusque très récemment il s’était vécu comme en Amérique, mais à l’époque où Malcolm Little était encore bien loin d’être X, il jouait en national mais s’était convaincu qu’il évoluait en première ligue. Parce que dire la vérité était à celui qui savait le mieux se mentir.
» Les gens ne t’aiment pas, c’est l’image qu’ils te renvoient et tu finis par ne plus t’aimer toi-même, et tu détestes tous ceux qui ont un peu d’amour pour eux-mêmes. Crier au complot parce qu’on n’achète plus nos complaintes, c’est l’incohérence qui a finalement porté plainte... » Abstraction faite, pas de doute, on ne peut que reconnaître qu’il y a une vraie poésie chez ce mec-là. Et parce qu’on passe tant de temps à ressasser combien sont pathétiques les musiciens qui passent leur temps à s’auto-parodier, le pathos auto-parodique du parolier Abd Al Malik pèse peu face à ses efforts pour évoluer musicalement. Qu’on aime ou non cette direction comme la précédente, le dessein est louable. C’est décidé, on ne nous prendra pas en flagrant délit de honnir ceux qui ont un peu d’amour pour eux-mêmes. « Mon cœur est un château, une citadelle imprenable. »
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