Accueil > Critiques > 2011

Julien Doré - Bichon

dimanche 17 avril 2011, par Laurent

Du concept au tangible


Mais oui, Julien Doré. Parce que quoi qu’on en pense, le type a un fichu talent. Parce que derrière son tatouage Marcel Duchamp, il entretient une vraie cohérence conceptuelle avec les précurseurs du pop-art. Parce qu’il est trop bien entouré pour qu’on puisse envisager un seul instant que ses collaborateurs le suivent par opportunisme. Parce que, de toute évidence, ce garçon était fait pour apporter son grain de sel à la variété française, avec ou sans la casserole qui lui collera toute sa vie à la peau : le fait d’avoir participé à – et remporté – une célèbre émission de télé-crochet. Il serait pourtant bien indélicat d’en vouloir à un musicien en galère, cherchant tant que faire se peut à ce que son art rencontre son public.

En l’occurrence, le plus grand malentendu autour de Julien Doré découle bien du fait qu’il est allé chercher ce public du côté des consommateurs de produits formatés, pour les amener insensiblement vers un univers pas encore totalement personnel certes, mais qui a du moins le mérite d’être affranchi des diktats des radios pseudo-libres. Après s’être fait connaître pour ses reprises dites « décalées » de quelques standards, du jamais vu pour les moutons brouteurs de pubs qui lui aurait assuré un piètre avenir de Mike Flowers Pop frenchie, le Nîmois a rapidement repris sa carrière en main et s’est construit, mine de rien, un agréable répertoire de chanson bobo.

Le principal intérêt de ce style en chantier résidait alors, et encore aujourd’hui, dans le dilemme qui tiraille Julien Doré : coincé entre maigres prétentions intellos et ironie de masse, faux élans dadaïstes et vraies immersions dans la pop-culture. À ce titre, inviter Catherine Deneuve et Christian Morin dans le même clip était une des meilleures façons d’exorciser ses paradoxes. Conscient de l’immense imposture qui l’a amené sur les ondes de NRJ, Doré s’est joué de sa notoriété surfaite tout en l’exploitant avec intelligence et en s’efforçant de cracher le moins possible dans la soupe. Désormais plus sûr de lui, il se pique d’affirmer une personnalité moins rudimentaire, passe du concept au tangible avec un disque exquis.

Si l’esthétique se veut ringarde, versant Deschiens comme l’annoncent le titre ou la présence de la peu hype Yvette Horner (sic), les morceaux n’en sont pas moins arrangés avec un goût sûr, une économie de moyens qui prémunit Julien Doré de tout soupçon de vulgarité. C’est ainsi qu’on croise sur “Bichon” des talk-overs dans la plus pure tradition du Gainsbourg de “Melody Nelson” (Golf Bonjovi), fardés de palapalapala puisés chez Arnaud Fleurent-Didier (Baie des Anges), mais aussi de ces ballades d’amour-haine où Doré excelle (Glenn Close), et où chaque voix invitée sonne comme celle d’un Christophe sur lequel il n’a manifestement pas fini de fantasmer (Françoise Hardy sur BB Baleine, Biyouna sur Bergman). Si bien que même en clôturant son album sur un solo de saxophone, l’exilé du sud n’est jamais hors propos.

Il a surtout pour lui, arme ultime, d’excellentes fréquentations. Dominique A signe L’Été Summer, rockabilly lyophilisé où l’on discerne peu sa patte musicale mais sans confusion son goût des textes en « tu » ; Katerine est derrière le forcément loufoque Homosexuel ; mais c’est le trop méconnu Arman Méliès qui imprime, à Laisse Avril ou Vitriol, la griffe la plus reconnaissable. Alors que Camelia Jordana, sortie du même moule télévisuel, a pu bénéficier pour son charmant premier album de l’apport capital de Babx, Julien Doré s’est offert quant à lui l’autre grand maverick d’une chanson française incapable de récompenser ses plus discrets héros, sinon avec les quelques miettes d’ombre qu’ont daigné leur laisser les écumeurs de lumière.

Sorte de chaînon manquant entre Vincent Delerm et Didier Super, Julien Doré ne mérite sans doute pas sa cote de popularité, mais certainement un surcroît de légitimité. En proie à toutes les critiques du temps de ses prestations faussement dissidentes sur M6, le bonhomme s’est à présent forgé une identité qui, même considérée comme un mélange de citations tous azimuts, ne l’autorise pas moins à s’acheter le droit d’être artistiquement accepté. Recueil homogène de chansons partagées, repaire de hits improbables (Kiss Me Forever, frais comme un Kiri), “Bichon” fait partie de ces disques qui réconcilient avec la variété. Si, si.


Répondre à cet article

1 Message

  • Beyries - Du Feu Dans Les Lilas

    Honnêtement, on l’a vu venir cet album. Inconsciemment, on l’a espéré aussi. Si Encounter avait vraiment plu, c’est le seul titre en français qui avait le plus marqué. On avait retenu le nom, et le temps a passé. Quand Du Temps a été lancé en éclaireur, l’échine s’est serrée immédiatement.
    On avait détecté sur l’album précédent une tendance à produire des morceaux soyeux mais occasionnellement lisses, c’est (...)

  • Bertier – Machine Ronde

    L’essoufflement est un phénomène bien connu en musique. Un des mécanismes pour le contourner est de s’entourer. Autour des deux membres fixes du projet (Pierre Dungen et Lara Herbinia), il y a toujours eu une effervescence créative, ce qui leur permet non seulement d’évoluer mais de présenter avec ce quatrième album une sorte de synthèse et leur opus le plus abouti et enthousiasmant.
    Chanson (...)

  • Louis Arlette – Chrysalide

    Si on ne connait pas encore très bien Louis Arlette, on peut dire que le patrimoine a une grande place dans sa vie. Après avoir revisité le volet littéraire sur un EP de mise en musique de poésie française, les thèmes de ces morceaux vont chercher des allusions historiques. Mais le ton a changé, radicalement. Si l’EP se voulait iconoclaste et l’était peu (ce qui n’est pas un problème en soi, (...)

  • Kloé Lang - Ce Que La Nuit (EP)

    On ne connaissait de Kloe Lang que des reprises de Barbara et Janis Joplin qui étaient à la base d’un spectacle. Et on avait eu envie de savoir ce qu’elle avait dans le ventre en tant qu’autrice. Cet EP propose Aimez-Moi présent sur l’album précédent et ce morceau plus déstructuré n’est pas typique de ce qu’on entend ici.
    Première chose à signaler, on ne retrouve ici aucune ressemblance littérale avec (...)