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Lana Del Rey - Norman Fucking Rockwell

vendredi 15 novembre 2019, par Marc


On s’est déjà penchés sur l’étrange cas de Lana Del Rey, ce qui nous permet d’être ouverts sur les plaisirs musicaux même pas coupables qu’elle nous procure. Lancée en fanfare par quelques morceaux terriblement dans l’air du temps contenus dans un album très inégal, on pensait au coup de chance débutant, à une étoile filante dans le plus pur style 45-tours et puis s’en vont. Les performances scéniques de l’époque ne nous avaient d’ailleurs que peu convaincus. Pourtant, d’album spleenesque en collaboration inattendue et fructueuse (the Weeknd, ce genre), on s’était attachés à ses indéniables qualités.

Parce que Lana Del Rey est tout sauf frivole, sa mélancolie enracinée dans un parcours de vie compliqué est sincère. Mais on ne l’a pas suivi par pitié ou voyeurisme, on a su qu’elle avait une vision acérée et un talent manifeste. Figure féminine préoccupée par la place de la femme mais ne se revendiquant pas féministe, républicaine déclarée mais consternée par le trumpisme, elle n’est vraiment pas une personnalité lisse.

Si elle a pu produire quelques albums plutôt uniformes dans l’excellence du spleen, elle a déjà tenté de se sortir de cette zone de confort. Ce qui a valu quelques escapades plus ou moins réussies sur Lust For Life. Mais elle pousse la curiosité encore un peu plus loin avec son complice Jack Antonoff qui joue presque tous les instruments ici et avec qui ils se sont visiblement bien amusés, comme en témoignent le titre frondeur et la photo de pochette. Et pour montrer qu’elle a plutôt la forme, on reprend contact avec elle d’un bien senti

Goddamn, man-child/You fucked me so good that I almost said ‘I Love You’

Parce que la finesse et l’ironie du trait font partie du charme, lui permettant de traiter de l’ennui de la vie de Laurel Canyon à celui du poids de la célébrité (Bartender), la banalité des envies (Venice Beach) ou la disparition ou la fuite comme alternative au mensonge (How To Dissapear). Si on doit prendre les morceaux au pied de la lettre et en identifier le contexte, on peut en déduire qu’elle va mieux, qu’elle semble plus solide. Assez pour donner du courage à d’autre de temps à autre. Cela dit, s’il est moins plombant, il n’encourage pas pour autant à l’exultation.

If he’s a serial killer/Then what’s the worst that can happen to a girl who’s already hurt ?/I’m already hurt

Evidemment, elle aurait pu continuer à tracer un chemin dépressif qui lui garantissait une présence dans les radars. C’est d’ailleurs ce qu’on a pensé en entendant le premier single au titre kilométrique Happiness is a Dangerous Thing With a Woman Like Me, But I Have it qui traite notamment de son passé d’adolescente alcoolique. On retrouve cette tendance en effet sur cet album-ci, mais la bonne surprise c’est que ce n’est pas la seule. Etrange choix de single annonciateur, pas vraiment indicateur de ce qu’on trouvera sur ce copieux album et un peu trop neurasthénique pour garantir des passages radio. C’est un premier choix artistique étonnant et il y a d’autres.

Par exemple, le très long Venice Beach enrichi de sons un peu prog de synthés vintage en liberté et utilisé de façon plus mélodique qu’à l’habitude et dont la démarche s’apparente plus aux expérimentations live de Sufjan Stevens que du tube radiophonique est placé étrangement en début d’album, après un morceau comme Mariner’s Apartment qui arrive à la faire sortir de son carcan tout en restant convaincante.

Il est suivi par une suite de morceaux plus pop (enfin, tout est relatif) qui cassent la monotonie mais on sait depuis le premier album que ce n’est pas nécessairement là s’exprime le mieux. On est donc un rien moins client de morceau comme Fuck It, I Love You (ses titres sont souvent épatants) ou Doin’ Time même s’ils montrent une écriture introspective directe et inspirée. Cette séquence pourra apparaître comme un relatif ventre mou de l’album avant qu’il ne reprenne de la hauteur.

Et quand il en prend, il en prend beaucoup et il y reste. Surtout parce qu’en sus de l’écriture il y a un sens de la mélodie jamais prise en défaut. Comme un sauteur à ski qui se retrouve en vol sans autre support que l’air, ces mélodies sont solides et se supportent seules. On fond donc quand elle se contente d’un petit piano (Love Song) ou signe l’air de rien un morceau qui prend directement à la gorge (California). Bref c’est beau quoi, c’est pour ça qu’on est venus. Parce que la fausse tristesse peut être profonde et prenante (How To Disappear). Si elle est moins originale formellement que, disons, St Vincent, sa faculté à aligner des morceaux de cet acabit-là reste soufflante. Pour défendre tout ça, le chant est évidemment ce qui décidera si vous allez la suivre ou non. Assez distancié et un peu lassé, il permet à ses surgissements de prendre du relief.

Plus qu’une version moderne du spleen de Marlene Dietrich, Lana Del Rey est simplement un des grands talents de la scène pop. Après le succès fulgurant de ses très inégaux débuts, on pensait qu’elle allait rester dans sa zone de confort qui suinte une qualité d’ennui rarement égalée. Mais non, elle prend la tangente en gardant ses qualités d’écriture et de mélodie et en ajoutant une bonne dose de fantaisie pour ce qui est une des indéniables réussites de l’année.

Article écrit par Marc

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