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Other Lives - Tamer Animals

vendredi 27 mai 2011, par Laurent

Boîte de Pandore


Il est de ces genres musicaux qu’on a autrefois encensés comme les summa du cool et qui, sans crier gare, se retrouvent bien vite aux prises avec leur propre schématisme. À tel point que c’est souvent sur le bûcher des vanités qu’on finit par les sacrifier, témoins feus le grunge, le trip-hop, la french touch, la twee ou, dans un futur par définition incertain quoique prévisible, le moribond post-rock. Qu’on les condamne sur base de chefs d’inculpation parfois iniques – circonvolutions, récupération médiatique ou longévité suspecte – ne change rien à l’affaire : on se lasse de tout.

Aussi, ne fût-ce que par honnêteté intellectuelle, convient-il parfois de reconnaître que même l’indie-rock nord-américain – qui est un peu le fonds de commerce de la maison – est dans une relative impasse, qu’on le considère dans sa tendance arty – celle où la beauté naît du chaos – comme dans ses coups d’éclat mélodiques. Et pourtant nous reviennent, de temps à autre, ces disques impeccables qui réconcilient avec le genre. Cette année, Devotchka et The Dark Water Hymnal avaient préparé le terrain. Le second album d’Other Lives s’apprête à l’occuper sans partage.

Si l’on retrouve ici tous les ingrédients qui ont fait la gloire de (complétez avec votre ersatz préféré d’Arcade Fire), le groupe mené par Jesse Tabish et Jonathon Mooney opte pour une variété de ton qui se révèle au fil de l’écoute ; ainsi “Tamer Animals”, au-delà d’être une collection de (très) bonnes chansons, s’affirme-t-il comme un tout richement construit, orné avec goût et, ce qui fait tout le sel de la formule, interprété avec une intensité retenue. Bref, plutôt le genre d’œuvre qu’on se plaît à qualifier prétentieusement d’opus pour sa noblesse d’exception.

Sur leur premier album, les Other Lives jouaient dans une division indie dominée par les brumes, un rock automnal soyeux où s’épanchent le spleen et les cordes, et dont les héros très discrets se nomment entre autres Evening Hymns, Sleeping States ou Choir of Young Believers. Cette fois, ils passent carrément en ligue National : non seulement la production, estampillée maison pour atteindre le plus juste équilibre entre limpidité et sécheresse, dénote un quotient de musicalité largement supérieur à la moyenne, mais en outre le niveau des compositions est d’une ahurissante maturité.

Des chansons axées sur l’alternance de refrains échevelés et de couplets qui calment les ardeurs prennent, par la grâce des chœurs assurés par la violoncelliste Jenny Hsu et d’un jeu percussif old school, l’allure de vraies B.O. de poche (Old Statues, Desert, As I Lay My Head Down). Le film imaginaire serait assurément un western, où les protagonistes n’auraient pas peur de pleurer mais où la tragédie resterait digne, comme sur la chevauchée nocturne de For 12 ; un morceau qui s’impose naturellement comme la perle rare de l’album, du haut de ses cordes en montagnes russes, de son piano en fine cascade et d’un chant qui regarde passer les nuages. Un des grands frissons de 2011.

Et il y en a d’autres sur “Tamer Animals”, de la gravité lumineuse de la plage titulaire à celle, vespérale mais brûlante, de Dust Bowl III, de la météo orageuse de Weather aux cieux cléments de Heading East, des clapotis édéniques de Patrick Watson (Dark Horses) aux imbriquements vocaux de Grizzly Bear (Woodwind). Seul Landforms se frotte au rock épique dans la tradition des grands artificiers canadiens, mais c’est pour mieux lui imposer sa douceur. À la fin du disque, on pense un peu au baisser de rideau de l’“Elephant” de Gus Van Sant, quand un azur apaisant vient stopper net l’élan des instincts dévorants.

C’est dans cette faculté précieuse à éviter les débordements factices, contenant toute sa grâce dans une boîte de Pandore qu’elle se garde bien d’entrouvrir, que la formation fait toute sa différence. Les gens d’Other Lives ont peut-être réellement vécu d’autres vies, à pratiquer d’autres musiques et à apprendre d’autres erreurs. C’est bien la leçon de la métempsycose : connaître les écueils avant d’avoir pu y sombrer, et n’avancer que vers l’excellence. Dans cette quête de perfection, pas de doute, leur karma les a menés à la plus haute incarnation.

Article Ecrit par Laurent

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16 Messages

  • Other Lives - Tamer Animals 27 mai 2011 20:12

    Pas mieux, j’attendais cet album avec impatience. Les arrangements sont plus travaillés que sur le premier cd, les mélodies et l’authenticité toujours aussi présente. On sent que le groupe prend de l’ampleur et sait parfaitement où il va.
    5 étoiles pour moi aussi

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  • Other Lives - Tamer Animals 30 mai 2011 10:19, par Raf

    Ca donne envie, je vais m’écouter çà ! Mais rien quand lisant la critique je suis déjà fan...

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  • Other Lives - Tamer Animals 8 juin 2011 01:02, par Seb H.

    Oula, comment ai-je fait pour passer à coté de la sortie de l’album.

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  • Other Lives - Tamer Animals 11 juin 2011 16:48, par Adrien

    Avec Evening Hymns et The National cités dans le même paragraphe, forcément, je devais m’intéresser à ce disque ! Je ne connaissais pas et je n’ai pas été déçu, cet album est très beau !

    Voir en ligne : http://taupemusique.tumblr.com

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  • Other Lives - Tamer Animals 21 juin 2011 20:27, par zmorlock

    Pour moi, c’est vrai découverte doublée d’une agréable surprise. C’est album mériterait la reconnaissance d’utilité publique... Peut-être même devrait-il être remboursé par la Secu dans la mesure où il soigne les âmes, purifie les oreilles....

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  • Other Lives - Tamer Animals 22 juin 2011 00:00

    Quel superbe album. Merci à vous de me l’avoir fait découvrir....Je trouve que ce groupe est un impropable mélange de Shearwater et de Fleet Foxes. Un bol d’air d’une beauté irradiante.

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    • Other Lives - Tamer Animals 7 juillet 2011 06:50, par grenatine

      Comment est ce possible que certains médias dits référents n’aient à ce jour rien dit ou presque sur cet album, dont la beauté inonde mon coeur depuis quelques semaines. Trois (au minimum) des morceaux présents sur cet opus figurent déjà au panthéon de l’histoire musicale de l’année, et plus si affinités. Beau à pleurer !

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      • Other Lives - Tamer Animals 4 novembre 2011 11:16, par grenatine

        Bon, l’intimité autour de cette superbe découverte de Laurent est désormais révolue, et c’est tant mieux...Quel dommage qu’ils ne passent pas dans l’Est de la France, snif

        Leur prestation sur Mouv’ était superbe hier soir :

        http://liveweb.arte.tv/

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  • Other Lives - Tamer Animals 25 juillet 2011 23:06, par Seb (un autre)

    Tout simplement merveilleux, ou comment des chansons qui paraissent simple sont en fait terriblement riche.

    un disque qui prend à la gorge, une fois plus merci à vous pour cette decouverte !!!

    longue vie a mescritiques !!!

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  • Other Lives - Tamer Animals 7 septembre 2011 23:32, par helio

    très bon album en effet !!

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  • Other Lives - Tamer Animals 12 septembre 2011 18:46, par allow

    pour moi aussi, assurément un des albums de l’année...
    Malheureusement pas bcq de dates pour les découvrir en live dans le coin... y’avait la route du rock en effet et... le pukkel :o(
    J’ai malgré tout trouvé une date pas trop loin pour les liégeois au moins, Cologne, Blue Shell le jeudi 10 novembre... pour l’avoir déjà pratiquée, c’est une toute petite salle (raison de plus) ! En tous cas j’ai déjà mon ticket ! ;o)

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  • Other Lives - Tamer Animals 4 novembre 2011 14:14, par Nathpic

    Merci pour cet article intéressant.

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    • Other Lives - Tamer Animals 7 novembre 2011 12:07, par Fred

      C’est un album sans intérêt !
      Les titres sont très répétitifs et n’offrent aucune originalité.
      C’est mou, laid et cela donne peu envie d’écouter l’album dans son intégralité.
      Bref : une grosse déception et surtout un gros raté !

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