mardi 5 novembre 2013

Monument
On est moins libres qu’on ne le pense. Comme nos choix politiques qui n’en sont pas vraiment si on considère le déterminisme qui les guide, il y a des affinités qu’on se sent incapables d’éviter, qu’on devra justifier presque malgré nous. Groupe plus clivant qu’il n’y parait, Arcade Fire est un groupe qu’on suit et défend depuis le début, qui nous force à aller plus loin que le j’aime/j’aime pas et à occasionnellement réévaluer l’idylle qui nous lie.
On vous l’avait expliqué à l’époque, le deuil devait se faire et il s’est fait. Ceux qui vont hurler à la trahison n’ont clairement pas suivi ce qui s’est passé pour eux ces 5 dernières années. Mais si j’ai bien compris les critiques de 140 caractères, c’est plutôt la déception qui domine la surprise.
Il faut commencer par évacuer l’usante campagne de teasing savamment orchestrée. On n’avait plus vu un tel engouement entretenu depuis, au moins… heu… le dernier Daft Punk ? Non, je n’ai pas regardé les 80 minutes de teaser, j’ai attendu d’avoir l’objet lui-même, ce faux double album (il pourrait tenir sur un seul CD sans effort). S’asseoir devant une vidéo promotionnelle d’une heure vingt, même bien fichue, ce n’est pas pour moi. Mais ce n’est pas fini visiblement, quand on considère le voile de mystère qui entoure les dates de concerts pourtant très proches dans le temps.
On savait que James Murphy allait produire l’album d’Arcade Fire et on n’avait été que moyennement surpris. Certes, l’ancien sociétaire de LCD Soundsystem n’est pas un défenseur des grandes orgues, mais on connaissait leur amitié, eux qui avaient partagé un EP avant de partir en tournée. Et on savait que la paire Butler/Chassagne participait au concert d’adieu de LCD Soundsystem le temps d’un étrange North American Scum. Bon, maintenant que le contexte est vaguement posé, Arcade Fire en 2013, qu’est-ce que c’est ?
C’est du Pink Floyd. Sans doute est-ce le moins manifeste et le moins pertinent d’un point de vue purement musical. Mais ils constituent en effet une discographie qui va faciliter la vie des exégètes, avec des albums très différenciés qui semblent des chapitres de biographie. Des concerts évènements aussi, une grande importance accordée au packaging et une communication au top.
C’est du David Bowie. Le rapprochement est ici bien plus facile vu que la légende prête sa voix au parfait Reflektor. Il les soutient d’ailleurs depuis le début et il est facile de débusquer quelques prestations communes. Maintenant, imaginez la voix de Bowie sur Normal Person. à‡a marche, non ? Pour le reste, tout y est, solo crissant compris. On retrouve aussi la pulsation à la Young Americans sur You Already Know. Et d’un point de vue encore plus subjectif, il y a la même sensation qu’il y a autre chose sous l’écorce des morceaux, et que si on ne les suit pas dans un de leurs virages, on pourra reprendre le train la fois suivante. On se dit maintenant qu’on serait plus qu’intéressés d’entendre ce que donnerait l’alliance entre Bowie et James Murphy…
C’est du Clash. Parce qu’à la seconde écoute, on se rend compte qu’on écoute leur Sandinista. Enfin, si le triple album des Clash avait été produit par Nile Rodgers. Le groupe de Joe Strummer et Mick Jones élargissait alors franchement sa palette après un London Calling de légende. Ici aussi, on sent qu’Arcade Fire veut sortir de sa zone de confort. Mais on constate aussi qu’il sort de sa zone de compétence parfois, le temps du dub poussif Flashbulb Eyes. Toutes les tentatives ne tournent pas court, loin de là , mais passer de la Famille Adams en ambianceurs ne se fait pas en une fois. Alors ils tentent l’échappée par touches, quelques secondes de frénésie par-ci (Here Comes The Night Time). Haà¯ti (d’où provient Regine Chassagne) est un endroit d’inspiration revendiqué mais n’attendez pas de transe vaudou pour autant. Reflektor pourrait être leur Magnificient Seven, un chef-d’œuvre d’emblée dans un genre qui n’est pas le leur, de ceux qui tirent de leur longueur une énergie inépuisable et semble faire l’unanimité, même au sein de leurs habituels contempteurs. Comme Sandinista enfin, il est trop long, même si les 75 minutes ne sont pas comparables au 144 pour 24 titres de l’ancêtre. Reconnaissons aussi que l’énergie des Clash faisait tout passer plus facilement.
Mais Reflektor est un album d’Arcade Fire, avec quelques caractéristiques propres. Mar exemple, c’est un album à écouter à volume élevé. We Exist est en effet un morceau très groove mais qui attend un peu avant de se révéler. Il semble terminé après trois minutes et puis se consume lentement. Comme sur The Suburbs, il faut souvent attendre un peu pour que le son s’épaississe et prenne de l’ampleur. Ce qui nous vaut au passage quelques fort bons moments comme Joan Of Arc sur laquelle se termine élégamment le premier disque. Le paradoxe c’est que pour vendre cet album ils ont joué sur la surprise, sur l’attente alors que plus le temps passe, plus il faut de temps pour ‘rentrer’ dans leurs albums. Funeral terrassait à la première écoute, et on sent qu’ici on n’est pas encore rentré dans le vif du sujet, qu’on va devoir le parcourir encore et encore pour qu’il décante, pour que les scories bien plus présentes viennent moins perturber la vision qu’on a des hauts faits. Il vient aussi un point où on pense avoir fait le tour, où on sait que la révélation ne viendra pas.
A part le premier morceau qui figure parmi une des plus éclatantes réussites de cette année 2013, aucun titre n’est suffisamment immédiat et catchy dès le début pour être un single imparable. Arcade Fire va donc continuer à avoir du succès sans qu’aucun titre ne passe en haute rotation à la radio. Ce qui est paradoxal quand on pense au nombre de fois qu’on a entendu Little Talks des suiveurs d’Of Monsters and Men.
Pour la première fois, il faut aborder les morceaux qui ne sont vraiment pas enthousiasmants, voire parfois embarrassants. Les grosses basses d’Awful Sound font un peu gadget, comme s’ils avaient besoin de ça pour créer un son bigger-than-life. Le refrain un peu mièvre n’aide pas non plus et semble à la réflexion un peu vide. Ils ne réussissent donc pas tout, ce qui n’est pas trop grave au final, mais ces scories (comme un Porno peu sulfureux) rendent l’album bien trop long. Certes, il offre ses respirations, mais bon, il y a quelques morceaux moins emballants, et aussi (et c’est une première) quelques ratages qui auraient pu alléger les 75 minutes de l’album.
Mais que ces réticences ne viennent pas outrageusement noircir le tableau. Il reste évidemment plusieurs raisons de se réjouir, outre les quelques exemples déjà mentionnés, citons le plus linéaire Afterlife qui passe tout seul et inspire la sympathie ou It’s Never Over qui étale une certaine puissance.
Regine Chassagne ne chante presque plus, et annone sur la fin de Joan Of Arc ou Normal Person. Dommage de la voir se cantonner à un rôle aussi effacé, quand on sait à quel point elle peut être une interprète émouvante (mes poils de bras se souviennent encore de The Back Seat).
J’ai replongé dans The Suburbs, cet album aux trésors cachés, au détour d’un riff de violon, d’une fin de morceau à la mélancolie impeccable qui doit percer un morceau plus linéaire. Un album qui a ses fulgurances, comme celui-ci donc mais plus dense et long en bouche.
La volonté de grandeur d’Arcade Fire ne s’est jamais démentie. On se rend compte à présent qu’ils bà¢tissent une discographie pour la postérité. Les albums sont tellement différenciés qu’ils vont faciliter la vie des exégètes. La seule chose qui ne change pas, c’est leur engagement, leur son épais qui résiste à presque tous les traitements. Arcade Fire reste un groupe passionnant, mais qui semble bien trop occupé à générer sa propre légende. Ce n’est pas un album de coup de cœur, d’adhésion spontanée, mais un laboratoire occasionnellement gratifiant d’un groupe géant sans concurrence qui manipule la communication aussi bien que la production. Au final, on se retrouve comme devant un monument trop grand, bien exécuté, massif, destiné à défier le temps mais qui manque singulièrement de charme.
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