Accueil > Musique > 2009 > Animal Collective - Merriweather Post Pavilion

Animal Collective - Merriweather Post Pavilion

mercredi 14 janvier 2009, par Marc, Paulo

La machine à sourire


Ceci est ce qu’on pourrait appeler un album obligatoire. Par exemple, on a déjà l’impression que Pitchfork tient déjà son album de l’année 2009. L’attente des blogs, guettant la moindre rumeur, le moindre leak, les péripéties de morceaux échappés via le podcast des Inrockuptibles ou le blog de Deerhunter (autres papes de l’excellence sonore), voire le piratage de leur mail, tout a fait gonfler un buzz assez délirant qui montre à quel point le groupe de Brooklyn enflamme les esprits d’une frange des internautes. Tout ceci pour situer l’empressement à découvrir ce Merriweather Post Pavillon, et situer le niveau des attentes. L’époque, visiblement, est prête pour eux, prête à voir en eux un symbole, une ligne de démarcation au-delà de laquelle la musique s’ébat en liberté à l’abri des considérations commerciales. On peut voir Animal Collective comme un signe de ralliement. A vous de voir si vous en serez ou pas. Le fautif ? L’album précédent, Strawberry Jam, avait le bon goût de mettre dans la certes passionnante mais pas accessible pour un sou musique du collectif d’alors une vraie euphorie (ce mot reviendra) pop.

Comme souvent dans pareil cas, c’est la subjectivité, le ressenti, l’effet qui devra être privilégié. Si on admet qu’une des fonctions de la musique est de susciter l’euphorie, celle-ci est parfaitement remplie. Une vraie petite fiole de sourire prête à l’emploi. Dès le premier morceau In The Flowers, on a cette impression d’emballement, de fête foraine qui part en babelutte. Ceux qui ont aiméPanda Bear (prête-nom de Noah Lennox qui fait partie de ce désormais trio) vont succomber sans résistance.

Evidemment, chacun aura ses préférences, et les miennes iront plus volontiers à la mélopée de Summertime Clothes, son irrésistible tension, sa faculté de ravir le corps et l’esprit. Car c’est ça aussi la réussite de cet album plus encore que des précédents, c’est le pouvoir de partir d’une forme élaborée et non dénuée d’expérimentations (prise de sons live dérivée en morceau studio, modulation vocale...) et former un ensemble au final cohérent et très réjouissant. Tout comme sur Brothersport qui dégage un moment de pure musique. Le plaisir vient de l’enjeu, de l’intensité qui s’installe. Les percussions sont pourtant assez primitives dans l’acception tribale du mot, mais suffisantes pour que la machine s’emballe juste comme il faut. On en parlera pas de rythme mais carrément de pulsation. On s’éloigne un peu de la marmelade de sons du plus conceptuel et excellent Strawberry Jam, pourtant l’intro de My Girls ressemble à celle de Peacebone mais en moins revêche, comme pour témoigner de l’envie d’aller ailleurs.

On a aussi la sensation d’écouter une musique électronique en ce sens que rien ici ne singe des instruments existants. Mais le résultat est le contraire du froid et robotique, et dégage une chaleur certaine, voire une impression aquatique qui baigne cet album dans son entièreté. C’est sans doute ça, en plus de leurs voix, qui les a fait labelliser folk, ou plus précisément les obédiences plus délirantes, comme le psych-folk ou weird-folk. Mais à ce niveau d’abstraction, les étiquettes ne servent plus que les disquaires désemparés.

Evidemment, il y a aussi de hautes doses de psychédélisme là-dedans. L’esprit libre d’un Syd Barett est toujours tapi dans l’ombre, mais au lieu des circonvolutions imprévues de ce dernier sur le premier Pink Floyd, c’est sur la structure du son que l’attention se porte. Au rayon des glorieux anciens, on ne peut s’empêcher de décocher les Beach Boys. Non seulement pour les voix débridées (voire My Girl par exemple) comme chez The Ruby Suns ou Caribou mais même si on n’est pas dans le trip "le surf et les filles", on n’est parfois pas loin de l’ambiance du mythique album Pet Sounds autour de titres comme Wouldn’t it be nice ou Good Vibrations. Plus personnelle encore est la diction d’Avey Tare, et le traitement qui en est fait. Loin de toute préciosité, leur vocaux expriment au mieux une euphorie que l’auditeur ne peut s’empêcher d’éprouver.

La cohérence du son a son revers, qui est une certaine uniformité lors des premières écoutes qui dure le temps de découvrir la personnalité propre à chaque morceau. Il y a quand même des titres qui usent un minimum. Daily Routine se traine quand même un peu et Guys Eyes n’est pas arrivé à fasciner. C’est ce qui fait que malgré son importance, malgré l’admiration qu’il force, malgré les hauts faits vraiment indispensables, il reste encore une marge de manœuvre au groupe pour nous livrer son chef d’œuvre.

A l’heure où on peut trouver des traces de la musique de ces cinquante dernières années dans tout, on peut dire que l’existence d’un groupe comme Animal Collective est importante. Car s’il serait naïf de dire qu’elle ne repose sur aucune tradition (on l’a vu), sur aucun précédent, la forme est sans doute nouvelle. C’est aussi la valeur d’exemple d’Animal Collective qui leur donne leur statut unique. En tant que minorité visible d’une musique radicalement indépendante puisqu’elle trace seule sa route, ils sont la face émergée du foisonnant iceberg de bidouilleurs sonores. Ceci est une sorte de manifeste de la pop en 2009. Loin des revivalistes qui essaient de ressusciter un hypothétique âge d’or, Animal Collective inscrit sa musique dans le présent. La tête dans les nuages, les pieds ne touchant pas vraiment le sol, et tous les sens en émoi.

Article Ecrit par Marc, Paulo

Répondre à cet article

8 Messages

  • Déclic Vol 1 : Mutant

    Parfois le contexte d’un album est plus complexe à détailler que le contenu lui-même. Ici, ce sont deux collectifs de Caen, Collectif Toujours et Neuvième Ruche qui ont rassemblé des artistes électroniques (musiciens mais aussi chorégraphes) et ceci est le produit de leur collaboration. Pour l’exhaustivité, citons les noms des artistes impliqués : Nömak, Canblaster, Gauthier Toux, Samba de la Muerte, Philippe Boudot, Morgane Carnet, Nils Peschanski, Neysa Barnett.
    Difficile donc de discerner les (...)

  • Yann Tiersen - 11 5 18 2 5 18

    Il y a plusieurs carrières dans la carrière de Yann Tiersen, ou à tout le moins des périodes, qui s’entrecroisent, reviennent aussi parfois. On ne va pas refaire le parcours à chaque fois mais si on l’a laissé sur des albums au piano et d’inspiration bretonne, on a aussi beaucoup apprécié son approche du post-rock.
    L’origine de cet album remonte à la préparation d’un set pour le festival Berlinois de synthé modulaire Superbooth. Il en a profité pour se plonger dans les pistes de son album récent Kerber de (...)

  • !!! - Let It Be Blue

    Pour un groupe qui semblait se placer dans une mode, !!! (on peut dire tchik-tchik-tchik quand on cause) a une remarquable longévité. Qui plus est, s’ils sont restés fidèles à ce qui fait leur spécificité, un groove irrésistible et la marque de glande internationale de Nick Offer. Ils ont de plus ajouté sur leurs dernières parutions une dose de mélancolie de dancefloor de très bon aloi et on est contents de la retrouver ici. Le ressenti les rend plus intéressants.
    Une oreille distraite aurait sans (...)

  • Plastikman and Chilly Gonzales - Consumed in Key

    Plaquer du piano sur un album électro semble une idée improbable. Mais repousser les limites de l’improbable semble une mission de tous les jours pour Chilly Gonzales. Il a ici jeté son dévolu sur un classique electro de Plastikman (un des prête-noms du génial Richie Hawtin) sorti en 1998 sous la houlette d’un troisième comparse canadien, Tiga.
    Si j’ai usé l’incunable Transitions, acte fondateur minimal, je n’ai jamais plongé plus avant mes explorations du maitre. Une erreur sans doute partiellement (...)

  • Perfume Genius – Ugly Season

    Les carrières musicales les plus passionnantes sont rarement linéaires. Mais elles ont toutes tendance à suivre la même direction : vers le haut. Depuis ses débuts, on n’a en tous cas à déplorer aucune baisse chez Mike Hadreas. Et ce n’est pas cette nouvelle évolution qui va inverser la tendance.
    Les musiques qui constituent cet album ont été à l’origine composées pour la pièce dansée The Sun Still Burns Here du studio Kate Wallich. Ce travail commissionné par le Seattle Theatre Group a connu des (...)

  • Andrew Bird – Inside Problems

    On avait laissé le grand Andrew Bird sur l’ironiquement nommé My Finest Work Yet qui se montrait finalement à la hauteur de ses prétentions. Tel un artisan, il polit son art album après album, et le temps semble son allié. Pas de dérapage en vue donc sur son onzième album studio solo.
    Surtout qu’il l’a enregistré avec quatre musiciens habituels et c’est peu dire qu’ils sont à leur affaire. Underlands est un morceau d’emblée attachant, avec ce groove blanc qu’il maitrise tellement. On entend surtout ici (...)

  • Shearwater - The Great Awakening

    En général, quand plusieurs années passent entre deux albums, on se demande à quoi les artistes ont consacré leur temps, tout simplement parce que leur emploi du temps nous est inconnu. Nécessité faisant loi, Jonathan Meiburg s’est lancé sur Patreon, ce qui a pour effet secondaire de nous connecter avec son actualité. En plus de donner accès à des reprises minimalistes qui, filmées et enregistrées au téléphone, touchent souvent au sublime.
    Si plus de six années se sont déroulées depuis le dernier album (...)

  • Midlake - For The Sake of the Bethel Woods

    Vous faisiez quoi il y a 9 ans, vous en étiez où ? C’est une question oratoire (même si une réponse dans les commentaires est possible). Forcément, si la plupart des membres de Midlake présents sur Antiphon sont encore là, les choses ont changé, nous aussi, eux aussi. Et ils ne sont pas restés inactifs, on se souvient avoir croisé Eric Pulido seul en tant qu’E.B. The Younger ou avec toute la bande et plein d’invités sur le très chouette projet BNQT.
    Bethel Woods, c’est l’endroit où a eu lieu le festival (...)