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Moddi - Floriography

mardi 1er mars 2011, par Laurent

Le cadeau du silence


On dirait un Jacques Brel soufflé par le vent du nord. Écoutez-le craquer. Pål Moddi Knutsen écartèle son accordéon jusqu’à la déchirure, et il pleure comme je pisse sur les femmes infidèles. Chantant d’abord comme un lad qui noierait son chagrin dans la stout d’un pub irlandais, le voilà bientôt qui éructe, le menton mousseux de bière et d’écume. Une telle rage d’aimer ne se fabrique pas. On peut en contester la justesse mais pas la sincérité. Comme pris en tenaille dans une bagarre de marins, on encaisse une série de crochets à l’estomac. Gauche, droite, respiration coupée. Alors on bénit tant de brutale beauté d’être arrivée jusqu’à nous.

Rarement auparavant la Norvège, parent pauvre de la grande famille des enchanteurs scandinaves, ne nous avait livré un si précieux secret. Grâce en soit rendue à Propeller Recordings pour la distribution, aussi surtout au plus familier Islandais Valgeir Sigurðsson, qui s’est chargé de l’enrobage sans juger utile d’y mêler ses habituels bourdonnements. D’une parfaite fluidité, louables dans leur modestie voire respectueuses de l’environnement, les délicates orchestrations de “Floriography” esquissent un herbier où senteurs violacées et couleurs pâles se parlent et se répondent, embaumant une voix qui ne hurle que pour mieux chuchoter.

Il y a sur ce disque un équilibre magnifique, entre la frêle clarté d’une musique née dans la pureté des aurores et la profondeur ténébreuse des tourments qu’elle laisse aller et venir au gré du ressac. A Sense of Grey, en somme. Et puis des chansons sublimes d’intensité, des sommets de lyrisme échevelé que d’autres auraient ridiculement habillés de cuirasses de Carnaval quand Moddi, lui, les laisse simplement s’ébattre au grand air (Magpie Eggs, Smoke). Ainsi, dans l’imperceptible espace qui distingue douleur et pathos, Moddi explore sa différence et ce langage qui traduit la pensée sauvage, celui où les mots et les choses s’épousent : Poetry.

Pourtant tout cela n’est rien, ou rien qu’évanescence. « So burn all the poems and rip up the books, the words will white out as you sing. » Ce qui subsistera au bout du chemin, c’est le merveilleux cadeau du silence ; car ce dernier seul sait, au fil de ses victoires, que chaque pulsation le rend plus fort. Tout le reste est littérature, la négation prétentieuse de notre fondamentale animalité (Ardennes). Chair de poule. Larmes de crocodile. Langue au chat. Le vent du nord souffle dans nos cœurs de bêtes à sang ni chaud ni froid, comme “Floriography” ose la beauté nue, cette esthétique de la nature qui nous condamne à l’abandon. Maudit Moddi ; à ton tour, écoute-nous craquer.

Article écrit par Laurent

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1 Message

  • Moddi - Floriography 3 mars 2011 10:22, par mmarsupliami

    Première écoute au lit, hier soir !
    De la musique de chambre, quoi...

    En tout cas, assez étonnamment, le début m’a fait penser à un autre groupe... norvégien, The White Birch (http://www.myspace.com/mrdreamnyc). Un type d’Oslo qui a réalisé quelques trucs exceptionnels. Il y a comme une parenté dans la façon d’aborder les étendues glacées (qu’on retrouve chez des Islandais), notamment équipé d’un accordéon et d’un harmonium (ou d’instruments qui ont un effet "long" semblable). Ceci dit, celui-ci devient plus rapidement démonstratif et émotif (ce côté Brel que tu soulignes) que The White Birch qui, lui, reste glacé...

    Bref, une chouette découverte ! Merci...

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