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Bob Dylan - Best-of The Cutting Edge

mercredi 6 janvier 2016, par Marc

Planche-contact


Dire que Bob Dylan est prolifique est un cliché, une idée partagée et rarement mise en question. On peut parler de 36 albums studio, 11 live, 25 compilations, mais parallèlement à une carrière actuelle toujours digne dont on a un peu décroché, il a le bon goût d’exhumer une série impressionnante d’inédits, d’enregistrements divers et variés consignées dans les passionnantes Bootleg Series .

A l’inverse de carrières plus brèves (Jimi Hendrix, Jeff Buckley…) où on assiste à une écœurante course à l’inédit qui aurait dû le rester, il prend en mains son propre héritage et c’est passionnant. On ne peut en tous cas pas le soupçonner de compter sur son passé pour arrondir ses fins de mois (cet album s’est hissé en haut des classement de ventes dans les pays nordiques), lui qui parcourt inlassablement le monde pour son Endless Tour en se basant essentiellement sur ses morceaux récents.

Nous allons si vous le voulez bien nous concentrer sur la version ‘courte’ (comptez tout de même 2h30 de musique) en deux CD, appelée Best-Of. La version normale tient en 6 disques,la plus généreuse en comptant… 18. Disponible uniquement via son site, comptez tout de même 600€ pour ce bel objet comportant des pressages de tous les singles contemporains et une impressionnante liste de notes. Parce que bon, je suis moins un fan hardcore qu’un amateur de musique, et il y a dans ce format de quoi tailler quelques albums cohérents et consistants.

Pour mieux situer l’enjeu, il convient de placer les éléments. Nous sommes en 1965, et après quatre albums acoustiques dont au moins trois chefs-d’œuvre livrés en trois ans, Dylan se retrouve malgré lui comme le porte-drapeau du retour des protest-songs, comme le porte-voix d’une Amérique en pleine mutation. Mais le temps que l’idée s’inscrive dans la tête de tout le monde, Dylan est déjà ailleurs, a déjà envie d’autre chose que de devenir le successeur de son maître Woody Guthrie. Parce qu’il est comme ça, trop rapide pour une époque qui pourtant est en perpétuelle évolution.

C’est dans ce contexte que se succèdent les sessions studio qui sont présentées ici. Elles déboucheront sur les trois albums Bringing It All Back Home, Highway ’61 Revisited et Blonde On Blonde. Sortis en moins de deux ans, ils constituent un virage extrêmement important dans l’histoire de la musique. Il y a clairement un ‘avant’ et un ‘après’ et sont remplis jusqu’à la gueule de morceaux qui ont remarquablement tenu le choc du vieillissement. Nous allons considérer que ces disques vous sont plus ou moins familier, faute de quoi il faut les découvrir de toute urgence. Le Dylan de 1965, c’est le Merckx de 1972, le Gilbert de 2011, celui à qui tout réussit, à un tel point qu’il sera difficile de s’en remettre. En fait, il fera comme prévu, dans l’évolution et le changement mais c’est une autre histoire.

On a souvent connu des œuvres qui ressortent enrichies de brouillons, de démos, de versions d’essais et autres raretés souvent consignées pour susciter l’impulsion de rachat. Souvent, elles sont moins bien que ce qui a été sélectionné, et il faut être inconditionnel pour en profiter. La démarche suivie ici est plus proche de ce qu’on connaissait au temps de la photo argentique. La planche-contact est un tirage en taille réelle de toutes les images prises sur un film. En général, une photo est choisie par le photographe pour le tirage final. L’existence et le commentaire des planches des grandes photos est souvent passionnante, permettent de voir d’autres angles, d’autres poses ou attitudes proches avant la sélection finale. C’est un peu ce qui se passe ici, on voit les versions des morceaux se mettre en place, sans nécessairement n’être que des brouillons. Tout ceci a été enregistré en studio, ce qui donne une qualité de son impeccable. Il était accompagné de musiciens énormes, ce qu’on entend clairement au détour de bien des morceaux, tous enregistrés dans les conditions du live. Les versions finales n’étaient pas des assemblages des meilleurs instruments, c’est ce qui permet cette liberté mais impose aussi une discipline hors pair. Il y a d’ailleurs pléthore de faux départs, interruptions et autres arrêts brutaux.

Pendant ces sessions, Dylan définit aussi un style qui n’existe pas encore, ce qu’on appellera sommairement le folk-rock et prend ici forme dans un bouillonnant creuset. En tous cas, il injecte une solide dose d’électricité à ses compositions, ce qui à l’époque semblait improbable. On peut avoir raison seul contre tous. Enfin, quand on est un génie, c’est plus probable. Sans quoi on est simplement à côté de la plaque. L’histoire a donné raison à Dylan et si le sujet vous intéresse, il y a toujours l’indispensable Don’t Look Back de Pennebaker qui illustre bien ce développement tellement important de la musique contemporaine et comment il a pu être reçu bien froidement.

En outre, il se démarque aussi à ce moment-là à la fois des paroles narratives ou hargneuses de la musique folk dont il est issu ou très indigentes du rock de l’époque pour une forme bien plus libre, héritée du surréalisme et transmise par les poètes beat (Kerouac, Ginsberg…). Certes, il y avait déjà des signes précurseurs chez lui (la longue transe hallucinée d’A Hard Rain’s A-Gonna Fall) mais il le pousse encore plus loin ici (Bob Dylan’s 115th Dream). Le choc culturel est donc total et c’est à cette naissance que nous assistons avec ces bootlegs.

On y croise les morceaux du calibre de Subterrean Homesick Blues (très peu différente de la version ‘officielle’) bien évidemment mais pas de trace d’It’s Alright, Ma ou It’s All Over Now, Baby Blue, réservées aux versions plus fournies. Pour le reste, on constatera qu’on connait ce répertoire encore mieux qu’on ne le pense. Et que tous ces classiques qui semblaient gravés dans le marbre microsillon auraient pu être différents, pour le meilleur (Leopard Skin Pill-Box Hat) ou l’un peu moins bien (Stuck Inside of Mobile With The Memphis Blues Again). Ce qui démontre en outre leur belle versatilité. On croise ainsi des versions plus enjouées de Just Like a Woman et Visions of Johanna ou plus languides de Like A Rolling Stone, toujours impeccable mais peut-être moins percutante.

Lors de certaines interviews, le claviériste Al Kooper explique que la magie de ce titre vient notamment de son clavier un rien en retard (il est guitariste à la base). Cette plaisante anecdote est un peu remise en question par la présence de multiples versions parfois fort similaires. D’ailleurs, certaines versions sont présentées ici sans leurs gimmicks les plus identifiables, ce qui est un peu déroutant mais convient fort bien à One of Us Must Know, un peu moins à I Want You (meilleure chanson de tous les temps ?) qui est forcément dans une version moins chère à nos cœurs, le clavier remplaçant le riff de guitare étant un poil moins catchy.

Pour la forme, on aurait aimé avoir une version complète de ce Mr Tambourine Man avec un groupe entier, tout comme ce très prometteur Desolation Row au piano frustre par sa brièveté. De même, il est assez étonnant de découvrir She’s Your Lover Now, morceau tordu à souhait à un tel point qu’ils ne sont jamais arrivés à la faire suffisamment bien pour qu’elle figure sur Blonde on Blonde. Trop compliquée techniquement sans doute, peut-être un peu proche d’autres morceaux comme Like a Rolling Stone ou One of Us Must Know.

En marge des albums studios officiels, on s’est en effet habitués à trouver des pépites et à les assimiler même un demi-siècle après leur sortie. Certains ont simplement changé de nom comme Medicine Man qui deviendra Temporary Like Achilles. Ou alors nous sont connus par ailleurs comme l’hilarant If You Gotta Go, Go now, sorti en single au Bénélux à l’époque et découvert via le Bootleg volume 6, Positively 4th Street ou Farewell Angelina. Mais il y a aussi de vrais inédits en sus de celui déjà mentionné. Sitting on Barbed Wire Fence ou Lunatic Princess n’ont en effet jamais vu la lumière du grand public.

Si vous découvrez le multiforme génie de Bob Dylan, ceci n’est évidemment pas une porte d’accès idéale. De même, si vous êtes un inlassable collectionneur, cette version rabotée est sans doute un peu chiche. Par contre, si ce qu’il faisait à l’époque vous plait et si vous voulez assister presque en direct à l’élaboration d’œuvres majeures, le plaisir est total. Ces albums maintenant classiques auraient donc pu être différents, et la sélection finale s’est aussi sans doute faite pour en assurer la cohérence. Mais il n’en reste pas moins qu’un demi-siècle après leur enregistrement, certains de ces morceaux gardent tout leur suc.

https://www.bobdylan.com/us

Article écrit par Marc

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